Vous savez quoi ? Je suis content.
IA · débat · développeurs
Un lundi soir, une discussion d’équipe sur comment utiliser Claude Code et OpenAI Codex en combinaison plutôt que choisir. Car oui, c’est le genre de discussions qu’on a maintenant.
“Relire le travail des autres, c’est tellement 2ème trimestre 2026 ! On vit dans le futur, maintenant !”
Flottement de 1-2 minutes, l’auteur se rend probablement compte que c’est une mise en avant un peu trop brutale sur un sujet controversé. “C’est une blague, rien n’a été décidé — ce n’est que mon avis ^^”.
Ne plus avoir besoin de coder
Je n’ai pas grand-chose contre l’idée que les gens ne soient pas d’accord avec moi. Ni contre le fait que certains de mes collègues se plaisent dans l’utilisation de l’IA. Mais il y a une chose que j’ai mis beaucoup de temps à comprendre, et qui est assez révélatrice selon moi.
En discussion informelle, l’autre jour, un dév très senior prenait beaucoup plus la parole que d’habitude. On avait commencé à parler IA, comme à chaque réunion désormais, qu’elle soit rapide comme un daily (“T’as pensé à demander à Claude ?”) ou un free-talk.
Il faut le décrire un peu, pour comprendre. N. est un développeur expérimenté. Le genre “vrai ingénieur”, sorti d’école d’ingénieur il y a plus de vingt ans, branché pour dénouer des sacs de code apparemment incompréhensibles. Et pourtant, je sentais qu’il avait besoin de dire quelque chose sur l’IA. Je savais qu’il était enthousiaste et qu’il travaillait volontiers avec, mais je ne m’attendais pas à ça :
“Moi je n’ai pas codé depuis six mois, et je suis très heureux comme ça. C’est ce que j’aime avec l’IA, ne plus avoir besoin de coder.”
Ne plus avoir besoin de coder, et en être heureux. Mon problème, c’est que ça va à l’encontre de ce que j’imaginais. Comme j’aime bien coder, j’ai cru depuis l’avènement des agents semi-autonomes (genre Claude Code), que certaines personnes pouvaient être soulagées de ne plus coder. Comme un voile sur leur syndrome de l’imposteur, tellement fréquent (et apparemment totalement disparu dans les équipes !) en programmation. Que les autres, celles et ceux qui comme moi aimaient coder, était plutôt soit assez tristes de moins coder, soit appréciaient de se sentir un peu plus efficaces, soit n’utilisaient pas l’IA pour coder autre chose que les trucs de base, ceux qu’on aurait donnés à un junior pour l’entraîner et l’aider à apprendre.
“L’intérêt n’est plus dans le code”
Cela change totalement ma perception. Dans les messages enthousiastes, à chaque fois que la direction parlait d’IA (“J’y vois une opportunité”, “Super, on va pouvoir être plus productifs”), je voyais des manœuvres politiques ou de communication personnelle. Se faire bien voir, en gros.
Or, à ma stupéfaction, c’est désormais un but en soi pour des dévs, y compris très à l’aise avec le code : ne plus coder. Certes, on se souvient que “la valeur n’a jamais été dans le code”, mais c’est plus mantra de managers qu’une réalité vécue par les quelques développeurs que j’ai interrogés. Par contre, je découvre clairement “L’intérêt n’est plus dans le code”.
Attention, contrairement au débat sur la valeur, où j’affirme que le code est tout de même une barrière forte, je ne dis absoluement pas que l’intérêt de notre métier ne réside que dans le code. Au contraire, et je sais qu’on peut être plus ou moins à l’aise avec le code, comme on peut être plus ou moins à l’aise avec l’UX et les logiques métier, ou avec l’architecture, etc. Il y a plein de nuances de programmeurs, et la richesse des équipes vient généralement de la combinaison de ces profils.
Mais qu’on soit à l’aise avec “ne plus coder du tout”, quitte même à perdre la compréhension fine de ce que fait notre app, telle méthode, etc, ça me dépasse. Et pourtant… c’est une question à explorer. Si les étoiles s’alignent, si d’un côté on a un management qui par rationalisation des coûts, même fantasmée, préfère que ses dévs ne codent plus, et si de l’autre côté on a des dévs qui acceptent avec enthousiasme de ne plus coder et trouvent donc leur plaisir dans autre chose… cette “grande transformation” du métier de dév pourrait bien avoir lieu au final.
Il ne s’agirait donc plus que d’une question de “qui va continuer à être développeur” (peut-être pas tout à fait les mêmes profils), et évidemment “combien de postes on a”, puisque la promesse de l’IA (et l’envie des managers) est évidemment de réduire le nombre de dévs nécessaires.
La confiscation d’un débat
Bref, tout ceci pourrait être très simple et le code pourrait ne plus être qu’un passe-temps pour la plupart des gens. Vous continuez à aimer coder ? Rien ne vous empêche de le faire sur votre temps libre. Après tout, il y a très peu de place pour être écrivain, ça n’empêche absolument personne d’écrire le week-end.
Le seul problème que j’y vois, au final, c’est la confiscation du débat. Qu’importe si vous n’aimez plus coder, qu’importe si vous considérez que ce n’est plus important. On est encore nombreux à penser que l’artisanat du code a une valeur qui, une fois perdue, va avoir un impact sur la qualité logicielle, son empreinte écologique, son rôle social. Et que si l’on continue à se comporter en sociopathes égotiques, c’est notre industrie tout entière qui n’aura bientôt plus de valeur positive pour la société.
Le problème, c’est qu’on n’a plus le droit de le dire dans les équipes. Tout doute, toute interrogation est interprété au mieux comme une frilosité, au pire comme un refus d’avancer. Cette incapacité à discuter de ce qu’est une innovation ou un progrès dans une équipe dédiée à une industrie qui pousse l’innovation devrait nous interroger collectivement. On n’en est pas là.